Notes de Prod. : On dirait que...

Entretien avec Françoise Marie

D’où vient l’idée du film ?
Il y a quelques années, une amie, psychologue dans un service de néphrologie pédiatrique, Corinne Spodek, m’avait parlé des enfants qu’elle suivait, en dialyse et en attente de greffe, dont les vies alternaient entre l’école, la maison et l’hôpital. Je voulais éviter de faire un film dont le ressort s’appuierait sur la compassion, réaction première devant les difficultés qui frappaient ces enfants, car ce qui m’avait marquée en les rencontrant, c’était la vitalité, l’intelligence et la force qu’ils me renvoyaient. Est venue l’idée de leur proposer de jouer au médecin. Avec le jeu, tout s’est manifesté : leur maturité, la connaissance qu’ils avaient de leur maladie, la finesse de leur perception, leur sens de l’humour... de plus, le jeu les mettait en position de personnes et non plus d’« enfants malades ». Ce film, « Petites Histoires de Reins du Tout » continue d’être projeté. Cela m’a donné envie de développer cette idée de jeux de rôle.

Comment en êtes-vous arrivée à explorer l’univers
des métiers ?

Je voulais observer comment les enfants voient le monde adulte, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils comprennent lorsqu’ils nous entendent parler, échanger, commercer... Centrer cette observation sur les métiers, le travail, les échanges professionnels s’est imposé comme une évidence car il était important à mes yeux de rester à distance de la vie privée, de l’intime, d’autant plus qu’il s’agissait d’enfants et qu’un film construit et fixe une image qui va accompagner son protagoniste... De ce point de vue, le principe du jeu de rôle est intéressant : il prend appui sur l’imaginaire, et s’inspire de différents cercles de proximité, (parents, amis, relations professionnelles...) et aussi, bien sûr, des personnages que la télévision nous donne à voir. Le personnage que l’on interprète n’est pas soi, l’enfant peut ainsi se retrancher derrière et lui faire dire des choses que lui-même ne s’autorise peut-être pas à dire.

Les sept métiers dans le film sont très emblématiques, comment les avez-vous choisis ?
L’idée de départ était de choisir des professions dans la proximité desquels les enfants vivent. Les métiers choisis touchent à des choses essentielles et basiques qui entrent en résonance avec notre imaginaire : se nourrir, se soigner... Ce sont des métiers « génériques » qui font partie de notre environnement social et auxquels on a tous eu affaire un jour où l’autre : nous sommes tous allés chez le médecin, à l’école, chez un épicier de quartier, dans une ferme, ou au cirque, nous avons tous eu affaire à un gendarme... De plus, la télévision et le cinéma, nous en donnent de nombreuses représentations, si bien qu’il ne s’agit pas de découvrir un métier, mais plutôt de découvrir le regard de quelqu’un qui connaît ce métier de l’intérieur et qui, de plus... est un enfant.

Vouliez-vous donner une représentation de la société dans ses disparités sociales ?
Oui et non. Je me suis demandé s’il fallait parler des chômeurs, par exemple... Mais, considérant le regard porté sur les chômeurs aujourd’hui, une fois pris en compte l’intérêt certain que des jeux de rôle sur ce thème auraient constitué, l’idée d’identifier un enfant comme enfant de chômeur aurait été à mon sens d’une certaine brutalité ! Mon film n’a pas la volonté d’être une enquête sociologique ou anthropologique : il serait toujours en cours de réalisation si c’était le cas. On ne peut en tirer aucune généralité, on ne peut qu’observer et dérouler le fil des réactions et des réflexions qu’il suscite. (Je pense souvent à cette phrase de Flaubert, « la bêtise est de vouloir conclure »). J’aime bien cette idée que les choses coexistent sans devoir forcément s’organiser vers une conclusion : en rebondissant les unes sur les autres, elles nous enrichissent.

Quelles étaient vos intentions ?
Je parlerais plutôt de démarche. Avant de commencer ce film je ne savais pas ce qu’il raconterait et c’est précisément de cela dont j’étais curieuse. Le dispositif était affirmé, mais pas le résultat. J’avais envie d’entendre, de regarder l’image que les enfants nous renvoient de nous, les adultes. Je trouve que l’on discourt beaucoup de principes d’éducations en oubliant un peu que les enfants se construisent d’abord par mimétisme, par empathie avec des modèles, qui sont souvent plus forts et plus prégnants que tous les discours que l’on pourra leur faire. Les instituteurs font tous les jours l’expérience de cette adéquation à trouver entre forme, expression et contenu.

Selon quels critères avez-vous choisi les enfants ?
En tant que documentariste, l’idée de « casting » m’était un peu désagréable. Mais quand nous avons tourné l’épisode pilote, nous nous sommes rendus compte qu’une sélection s’opérait assez naturellement par le désir que les enfants avaient de jouer. Sur les huit enfants qui s’étaient présentés, seulement quatre ou cinq ont vraiment « accroché », tandis que les autres préféraient s’amuser tranquillement dans la pièce à côté. Pour des impératifs de production, il était préférable par la suite de faire cette sélection au préalable : dans chaque région, un correspondant a fait pour nous une sorte de « pré-repérage ». Par la bouche-à-oreille, il donnait rendez-vous à des familles que je rencontrais et à qui j’expliquais le projet. Il fallait que le désir vienne des enfants, et que les parents accompagnent le projet.

Comment s’est passé le tournage ?
La première étape était une rencontre faite de jeux suivie d’un entretien avec chacun des enfants. Ces entretiens ont été filmés sachant que ces images feraient ensuite partie du film. Ils serviraient à me donner les thèmes des jeux de rôle. Mes questions étaient simples : quels sont les plaisirs et les difficultés du métier, quels sont les problèmes qui peuvent se poser, les risques ou les dangers qu’ils comportent, quelle était leur place à eux dans ce métier ? Je leur demandais s’il y avait des scènes en particulier qu’il faudrait jouer pour donner une juste représentation du métier, des situations qu’ils auraient envie de montrer. Ensuite, je suis allée filmer chacun des enfants dans son environnement à la fois familial et « professionnel ». Enfin, la troisième étape était le tournage en studio: on préparait un décor, parfois deux (dans le cas des gendarmes parce que les uns me parlaient de leurs parents motards alors que les autres insistaient sur le travail de bureau). Sauf exception, nous n’avons eu qu’une journée de tournage pour chaque métier.

Avez-vous répété, refait certaines prises ?
Il n’y a eu aucune répétition. Il s’agissait au contraire de rechercher la spontanéité. En général les enfants avaient tellement envie de jouer que les préparations étaient très brèves ! Les thèmes abordés étaient inspirés des entretiens, et il leur arrivait évidemment de partir dans des directions inattendues. Le plus important étant qu’ils suivent le fi l de leur inspiration, de leur désir : ça n’aurait pas fonctionné s’il s’agissait du mien. En revanche il m’arrivait de les relancer pendant les prises, par exemple, je leur rappelais un thème qu’ils avaient abordé en entretien. Quand un jeu ne fonctionnait pas, on passait à autre chose. Parfois c’était l’inverse : par exemple, ils adoraient tous interpréter le rôle du médecin et en particulier le moment de l’auscultation ! Mais ces scènes-là tiraient plus du côté du « jeu du docteur » que de la représentation proprement dite de ce métier : alors je leur demandais s’il n’y avait pas des maladies plus graves et parfois difficiles à annoncer, et ils m’ont parlé de cancer du sein, de tumeur...

Les enfants du cirque ont, de fait, un statut à part ?
Avec les enfants du cirque, c’était particulier : à la différence des autres enfants du film, ils avaient l’habitude de jouer ensemble, de monter des petites représentations pour leurs parents. J’ai eu du mal à les conduire à explorer l’aspect « métier », ils dérivaient systématiquement vers la représentation, le spectacle, ce qui, en soi, est très parlant.

Le degré d’éveil, les qualités d’expression orale de ces enfants sont impressionnants.
Il faut prendre en considération que les enfants qui ont participé au film ont des parents qui se sont intéressés sincèrement à la démarche plutôt qu’à faire jouer leur enfant dans un film. Ils voyaient surtout l’intérêt de l’expérience pour leur enfant. Cela détermine une certaine catégorie de familles où il y a de l’écoute, du dialogue. C’est certainement aussi cela qui a favorisé la spontanéité des enfants.

Comment s’est imposé l’ordre des métiers ?
Un montage passant d’un métier à l’autre s’est imposé. C’était d’ailleurs l’idée d’origine du projet. Ce qui le rendait complexe, c’est que les improvisations pouvaient aborder successivement plusieurs thèmes : si l’on en choisissait un, cela nous conduisait dans une direction et si l’on en choisissait plutôt un autre, cela nous conduisait vers un autre enchaînement. Aujourd’hui, le film paraît d’une extrême simplicité mais il fut un vrai casse-tête à monter !

Dans quel genre situeriez-vous « On dirait que... » : fiction ou documentaire ?
C’est évidemment de la fiction parce qu’il y a du jeu. Mais ce jeu étant de l’improvisation, il est totalement en prise sur le réel. Il nous renseigne sur ce que l’enfant a perçu, vécu, sur la façon dont se construit son imaginaire. Les improvisations des enfants ne racontent d’ailleurs pas uniquement la vie de leurs parents : elles racontent aussi la télé, la façon dont celle-ci met en scène les drames et les conflits (certains gamins imitaient le ton de série américaines pour ados). Donc c’est surtout...un documentaire. Mais ce qui me plaît surtout, c’est de dépasser l’idée que le documentaire montre la réalité. Car on sait bien qu’une caméra modifie son environnement, que les gens oublient rarement qu’ils sont filmés : ils donnent en fait, une représentation d’eux-mêmes. Il n’y a pas de réalité objective, elle passe forcément au travers d’un regard. Alors quitte à explorer les modes de représentation, je trouve que le jeu de rôle ouvre de beaux horizons !